Le matin était frais, mais plus vraiment hivernal. L’air portait encore la légère fraîcheur de la pluie nocturne, et l’asphalte brillait doucement sous les lampadaires qui allaient bientôt s’éteindre. Je marchais dans la rue déserte, tenant Kusik en laisse. Il avançait lentement, reniflant chaque recoin, captant les traces de la vie nocturne de la ville.
Sur le trottoir gisaient des épluchures d’une mandarine fraîchement mangée, à côté d’une carte de transport de Barcelone soigneusement découpée en carrés parfaits. Quelqu’un avait mangé une mandarine tout en découpant méticuleusement sa carte de transport ? Pourquoi ? Mon esprit imagina une scène : une personne assise sur un banc, mesurant et découpant le plastique avec précision, peut-être même avec une règle pour s’assurer d’une symétrie parfaite. Mais dans quel but ? Peut-être que la carte était expirée et que c’était une sorte d’adieu symbolique. Ou bien quelqu’un « coupait les ponts » avec Barcelone avant de partir ? Des pensées absurdes, mais intrigantes.
Un peu plus loin, une machine à pain de la marque Princess était abandonnée sur le trottoir. De toute évidence, quelqu’un l’avait jetée, mais qui ? Un passant se débarrassant d’objets encombrants ? Ou quelqu’un qui, dans un accès de frustration, avait décidé d’en finir avec le pain fait maison ? Pendant un instant, j’imaginai une personne exaspérée retirant du moule un pain informe, brûlé ou à moitié cuit, puis sortant en furie pour jeter la machine sur le trottoir en marmonnant : « Au diable cette chose ! De toute façon, elle ne marche pas ! »
Je souris. Bien sûr, tout cela n’était que des spéculations, mais ces petites observations du quotidien permettent de libérer l’esprit avant une longue journée de travail. Au lieu de penser aux tâches à venir, je pouvais me plonger dans ce microcosme d’objets éparpillés et essayer d’en reconstruire les histoires cachées.
Kusik tira sur la laisse, m’entraînant plus loin, évitant les flaques d’eau et les reflets des derniers lampadaires encore allumés. Nous nous dirigions vers le café du coin, celui qui faisait depuis longtemps partie de mon rituel matinal. À sept heures du matin, il venait tout juste d’ouvrir, l’odeur du café fraîchement moulu et du pain chaud flottant dans l’air. Je pris ma place habituelle près de la fenêtre, commandai un cappuccino et un croissant, tandis que Kusik s’installait à côté de moi, la tête posée sur ses pattes.
À travers la vitre, je regardais la rue où les vestiges d’une histoire inconnue reposaient encore : des épluchures de mandarine, une carte de transport découpée, une machine à pain abandonnée. Et soudain, il me sembla qu’ils formaient une scène étrange mais fascinante, un instant figé de la vie qui rappelait que même les détails les plus insignifiants pouvaient raconter une histoire, si l’on prenait le temps de les observer attentivement.